Clarissa

Temps de lecture: environ 3 minutes.

Papa rentre souvent tard du travail. Ce soir, il n’est pas encore à la maison lorsque je me mets au lit. Ça arrive parfois, des soirs où il ne vient pas me border ; maman me dit toujours que papa accomplit un travail important, un travail qui rend l’Angleterre fière parce qu’il aide au combat contre les méchants Allemands. Je ne comprends pas pourquoi les Allemands sont méchants, on ne me dit rien à moi. On me rabâche les oreilles que ce n’est pas des histoires pour les fillettes de huit ans… Mais on me répète que papa dirige toute une usine, avec beaucoup d’ouvriers, et que fabriquer des armes est important pour nous défendre. J’espère que demain matin, il me fera un câlin.

À mon réveil, papa et maman prennent déjà le petit-déjeuner dans la salle à manger. Papa m’accueille avec un câlin. J’aime ses câlins. Son complet sent toujours un peu la poudre et le métal de l’usine (il m’a fait visiter une fois !), mélangés à son parfum à lui  : un mélange étrange, mais familier… réconfortant. Il me saisit et m’assoit devant lui, puis il me tend une boîte.

– Tiens, Judy. Je t’avais promis une surprise et papa sait qu’il te manque. Pense toujours à lui lorsque tu joueras avec. Est-ce que tu me le promets ?
– Oui, bien sûr papa ! Mais qu’est-ce que c’est ?
– Ouvre la boîte et tu verras !

J’ouvre la boîte et j’y découvre une magnifique poupée, digne de celles que l’on retrouve dans les plus belles boutiques de la grande ville. Ses cheveux blonds et bouffants sont attachés en deux couettes qui lui tombent sur les épaules. Elle porte une robe à volants de couleur pêche rosée, raffinée, avec une petite fleur rouge brodée près du cou. Sa main droite tient une version miniature d’elle-même, vêtue des mêmes étoffes. Elle est si belle ! J’en pleure de joie.

– Oh papa ! Merci, je l’adore ! Elle est tellement belle ! Comment s’appelle-t-elle ?
– J’ai entendu dire que son nom est Clarissa, me répond-il d’un ton espiègle.
– Elle sera ma meilleure amie !

J’étreins papa puis, mon petit-déjeuner aussitôt englouti, je pars jouer avec Clarissa.

Les jours passent et je me lie d’amitié avec elle : je me dépêche toujours pour revenir de l’école et tout lui raconter. Elle connaît tous mes secrets. Novembre s’envole et je n’ai guère de soucis, malgré la morosité des gens qui m’entourent. Pourquoi sont-ils si tristes ? On ne parle que des nazis, de la guerre et des Allemands, mais on ne m’explique rien. Je me réfugie souvent dans mon placard pour parler avec Clarissa. Elle ne pense pas que je suis trop petite, elle.

Ce soir, tout me semble plus calme que d’habitude. Maman cuisine son délicieux rôti au thé et papa est avec nous pour manger. J’installe Clarissa près de moi, sur une chaise. Elle fait partie de la famille, maintenant ! Lorsque nous sommes tous assis à table, juste avant de nous servir, maman me prend la main, me regarde droit dans les yeux et me dit : « Judy, tu vas avoir un petit frère. Il est dans le ventre de maman. Est-ce que tu vas m’aider à prendre soin de lui comme une grande sœur ? » Je fais oui de la tête. Je regarde papa, qui pleure et qui sourit en même temps. Il se lève et enlace maman très fort, puis il me fait signe de les rejoindre. Je suis si heureuse ! Après le repas, papa fait jouer de la musique et danse avec maman. La guerre n’a pas d’emprise ce soir. Personne n’en parle. Papa et maman me bordent ensemble avant d’aller dormir, Clarissa à mes côtés.

Cette ville anglaise m’était destinée et je l’ai fauchée, comme le fermier fauche son champ mûr pour la récolte. Plus fins que ceux de la soie d’une poupée comme Clarissa, les fils de la vie se coupent si aisément. J’accomplis l’ingrate besogne de récolter les âmes, comme celle de la petite Judy, qui ne verra plus un seul matin. Je la bercerai tendrement, dans mes ténèbres glaciales.

Coventry, Angleterre, Novembre 1940.

© Germain Morin, 2019

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Littérature… sensuelle?

Les objets possèdent leur vie propre. Qu’arrive-t-il lorsque l’imaginaire les humanise ? C’est un procédé d’écriture que j’aime particulièrement pour la force des images ainsi créées. Ce texte est un exercice de personnification réalisé à l’automne 2018.

Temps de lecture: environ 3 minutes.

Il m’observait, en tapinois, partiellement dissimulé par mon verre d’eau et mon réveille-matin. Quelques-uns de ses familiers s’empilaient sur lui, sans qu’il ne s’en formalise. Mes yeux toujours clos, je sentais son regard mi-accusateur, mi-taquin, me percer : il connaît ma passion enflammée pour lui, mais il sait aussi que j’aime ma vie de libertin, que je suis un lecteur aux genres multiples, variés, hétéroclites. Ce jeu, entre lui et moi, dure depuis des semaines. On croirait presque à une danse de séduction, où chacun des amants impose son rythme : par moments, l’un ralentit la cadence, allonge le suspense ; puis l’autre se montre agressif, plein de confiance ; un véritable ballet de sentiments, qui s’affrontent et qui se délectent.

Ce livre, qui me taquine ainsi dès l’aurore, s’est immiscé dans ma vie de la même façon qu’il entretient notre relation : subrepticement. Je bouquinais lentement, comme à mon habitude, un dimanche après-midi. Je naviguais entre les allées, des romans policiers à la section sur les affaires, des biographies jusqu’à la philosophie, lorsque, du coin de l’œil, j’aperçus une couverture au jaune étincelant. Déjà, il affichait cette attitude légèrement exhibitionniste : non content de l’alignement parfait de ses collègues, son dos racé dépassait de quelques centimètres et sa jaquette remontait quelque peu, dévoilant au passage des lombaires bien fermes. J’ai bien tenté de ne pas y prêter attention, mais le mal était fait. À mon insu, j’étais ensorcelé, de la même façon que l’on s’entiche d’une femme charismatique, envoûtante, sans connaître quoi que ce soit à son sujet.

J’effleurai son manteau de ma main. Sa texture, lisse, soyeuse, laissait présager des plaisirs insoupçonnés. Lorsque je le tirai de l’étalage, il se magnétisa à ma paume et rien ne l’en décollerait. À la fois résigné et fébrile, je le manipulai doucement, je l’examinai pour en percevoir chaque détail, je humai son odeur. Sans perdre un instant de plus, je passai à la caisse et repartis à la hâte chez moi, oubliant même mon café habituel.

Je déposai le livre sur ma table de salon, avec tendresse. En le quittant difficilement, j’allai me servir un verre de vin, revins presque à la course, avide d’effleurer ses pages et de le déguster du regard, de m’imprégner de son histoire. Il me titillait, me provoquait de ses rabats joliment rédigés, aux couleurs invitantes et chaleureuses. Il se dévoilait avec une sensualité qu’aucune publication ne m’avait exprimée jusque-là. Lentement, il me présenta le derrière de sa couverture, l’approcha de mon visage pour que je le dévore… des yeux. Il voulait me plaire, c’était évident. Fin gourmet d’une légère dose de perversion, je l’empoignai fermement. Je l’ouvris. Je plongeai dans ses premiers plis, sans retenue, à la découverte de ses secrets. Il ne broncha pas. Les heures passèrent et la fatigue m’accabla. Je fis mine de le ranger, mais il ne l’entendit pas ainsi. Il m’intima de tourner la page. Sans avertissement, il me foudroya d’un titre de chapitre si parfait, si bien formulé, que je dus me donner à lui, jusqu’à ce que le sommeil m’emporte.

Depuis ce jour, il s’éveille sur ma table de chevet, à l’aube, tout comme moi. Il n’a de cesse de jouer avec mes sentiments, d’user de son fin chantage pour que je lui caresse les pages et que je respire profondément son odeur suave de littérature chaque matin.

© Germain Morin, 2019

Photo par Aung Soe Min sur Unsplash
Photo par Kharytonova Antonina sur Unsplash
Traitement par malyephoto.com

Indélébile empreinte

Temps de lecture: environ 3 minutes.

Chaque matin, les bruits agressifs de la ville m’éveillent, cacophonie issue d’une société dite « évoluée ». Chaque nuit, l’éclairage artificiel transperce mes rideaux, me tient éveillé contre mon gré, me nie toute tranquillité. La multiplicité humaine grouillante, effervescente, maître de rien, mais qui s’octroie des droits qui ne lui sont pas dévolus, saccage le peu de rectitude restant à ceux qui renient l’obnubilation programmée par les corps dirigeants. La société malade me rend malade. J’ai longtemps nié ce haut-le-cœur permanent qui me tue à petit feu, sans chercher à comprendre ce qui se cache derrière.

Assailli par un besoin d’exil incessant, je suis rongé d’une envie inextinguible d’isolement et de silence, silence que je perçois inaccessible ou, au mieux, éphémère. J’ai trouvé ce bonheur temporaire outre-mer, dans les fjords sauvages et parmi les sommets acérés des îles Lofoten. Bercé par les vagues sur la grève de Henningsvær ou assis au sommet du Svolværgeita, contemplatif, j’habite — ENFIN — ce monde. Les pics escarpés, ravagés par le retrait des glaciers, m’insufflent une indescriptible énergie, le vent maritime me balayant au passage le visage. La paix s’immisce dans mon esprit lorsque, l’instant de deux respirations, le train fait une pause dans les montagnes de Vossevangen. La même sérénité me rattrape quelques jours plus tard, dans les forêts de Carélie, que nulle voix humaine ne saurait perturber. Isolement… ou conscience culturelle, vivre plutôt qu’exprimer ? Sur les rives d’un des innombrables lacs aux abords de Jyväskylä, une vodka purificatrice absorbée en compagnie de Markus me rappelle les rituels anciens de mes origines, où le respect contemplatif détient autant de superbe que l’éloquence des discours inspirés.

Svolværgeita , Iles Lofoten

Je pleure ma nation polluée, encore et toujours, par l’inexorable américanisation. J’exige l’octroi inconditionnel du droit commun, le jokamiehenoikeus finlandais : l’accès pour tous à la nature et à ses richesses, malheureusement privatisées ou régies par le gouvernement, taxes en sus. Je déplore l’inconscience écologique de nos villes et l’oubli de nos racines, de notre lien à la terre. J’écume contre l’absence du noir le plus profond, muse des plus brillantes idées, instigateur du véritable repos. J’abhorre la déchéance monétaire et matérielle qui nous prive de l’expérience du véritable, du lien inné avec le vivant. Parfois, je souhaite une réinitialisation des paramètres régissant nos existences. J’aspire à un retour jugé « rétrograde », l’époque où l’on se contentait de simplement vivre, sans fioritures, sans abonnements mensuels. Un même ciel, pour chacun et pour tous. L’exil me semble inévitable pour ainsi vivre au gré des saisons, selon l’ordre naturel établi, selon mes valeurs.

Je rêve de ces soirs qu’aucun son artificiel ne perturbe, nimbés des lueurs d’une attisée ou d’aurores boréales. Je rêve de ciels étoilés inaltérés par la main de l’Homme, où l’on sentirait le serein plutôt que le smog. Je rêve de réveils aux premières lueurs, lorsque le chœur de l’aube psalmodie l’espoir d’un jour nouveau, accompagné du doux fracas des vaguelettes le quai. Je rêve de tranquillité et de paix, d’une vie simple pourtant riche de ces expériences ignorées au nom du capitalisme souverain. Je rêve de désindustrialisation et de ralentissement économique. Je rêve de simplicité.

Cairns à Reykjavik, Islande

Le magnétisme des grands espaces et cet amour de la tranquillité au quotidien définissent mon héritage invisible, un legs intangible, mais si puissant, un don inestimable de mes ancêtres autochtones. Leur mémoire collective traverse les époques par cette empreinte culturelle gravée dans l’écorce de mon âme. À moi de laisser ma trace.

© Germain Morin, 2019

Photos par malyephoto.com

Le prix de l’exil

Voici un court texte d’exploration des voix narratives, situé au cœur des relations russo-cubaines des années 60-70. Il s’agit d’une fiction, les inexactitudes historiques sont possibles. Bonne lecture !

Temps de lecture: 3 à 5 minutes.

Frère,

Après toutes ces années, je ne m’explique toujours pas les raisons de ton exil. Pas un jour ne passe sans que je ne pense à toi. Que la mère Patrie t’a-t-elle donc fait pour que tu la quittes ainsi ? Sacrifierais-tu nos traditions, plus bafouées que jamais, au profit d’un pays si distant dont les bénéfices n’intéressent que le gouvernement ? Quelle gloire la Sibérie en retirera-t-elle ? La famine qui sévit ne se réglera pas en exilant les nôtres. Les relations russo-cubaines n’enrichissent que les Cubains, grâce à notre pétrole. Renierais-tu l’éducation de nos parents bien-aimés ? Renierais-tu leurs valeurs et le dévouement à nourrir ta famille ? Ton absence les tourmente et je crains de devoir les mener à la tombe bientôt. À savoir maintenant si la déchirure de ton expatriation les emportera avant leur jeûne forcé…

La pauvre Ludmila pleure ton absence comme on pleure un premier amour. Savais-tu qu’elle s’était mariée ? La raison l’aura emporté sur son cœur ; elle ne cessera d’attendre ton retour, jusqu’à sa mort. Tu lui manques, comme la vodka manque au cosaque esseulé. Ludmila, malgré elle, affronte et remplit son devoir, a contrario de toi, mon frère. Elle ne s’enfuit pas devant la responsabilité, bien que l’aisance de son époux rejaillisse sur les siens. Au moins, console-toi de savoir que c’est un homme digne. Les traitements repoussent l’échéance de l’inévitable pour son père. Ce que tu aurais pu faire toi-même, pleutre. Je ne sais que dire, autre que de faire ton procès, ce dont j’éprouve honte et culpabilité. J’ai besoin de comprendre, Lubomir, pourquoi tu nous as abandonnés, sans un regard derrière. Comprendre pour moi, pour nos parents.

Les premières neiges laissent leur trace dans les sentiers depuis maintenant une semaine. De légères croûtes glacées se forment sur la grève du lac, que le soleil a tôt fait de faire fondre. Te souviens-tu, alors que nous étions enfants, comment nous allions voir chaque matin si le Baïkal avait suffisamment gelé pour enfiler nos patins ? Ces doux moments, mon frère, me manquent. Je m’ennuie de ces jours insouciants où la vie ne nous imposait pas ses complexités, où ces temps de vache maigre nous étaient inconnus, où le devoir familial ne nous était pas imparti.

Sache que je t’en veux d’avoir abandonné tout ce qui nous est cher, ce pour quoi les générations passées se sont battues, pour faire respecter notre valeur, même loin de Moscou. Tu es néanmoins mon frère et je t’aime. Je bois trois fois, moy brat : à ta santé, za vashe zdarovje ; à nos parents za raditeley ; et à notre rencontre si Dieu le veut, za vstrechu. Puisses-tu toujours trouver du Polugar[1] pour t’abreuver.

Reviens à la mère Patrie, reviens à ta famille.

Ton frère, Borislav
Severobaïkalsk, 13 octobre 1968

À la lecture de la lettre de mon cher frère Borislav, je n’ai pu retenir mes larmes. Jamais il ne comprendra, même si je lui détaillais mes motifs. J’avais mes raisons de quitter les rives du Baïkal, il y reste pour les siennes… L’accomplissement du devoir ne s’opère pas selon les mêmes paramètres pour chacun de nous. La distance de ma chère Russie m’est plus lourde que le poids d’un trou noir. Je souhaiterais parfois vivre dans l’immédiat, comme lui… J’aimerais ne percevoir que les enjeux immédiats, sans me soucier de l’avenir. Pense-t-il que c’est l’égoïsme qui m’a mené à traverser la moitié du monde connu pour faire ma médecine ? Les nouvelles qu’il me donne de mon aimée Ludmila me déchirent le cœur. Je me sens vide. Loin d’elle, je rame dans le désert, l’aridité de ma solitude ne trouvant pas d’équivalence linguistique.

Je ramènerai chez moi… non, chez nous, les meilleures connaissances médicales disponibles. La pérennité de la Sibérie en dépend. Je veux ouvrir nos horizons au partage avec les autres nations. Nous pouvons bénéficier des autres, comme eux de nous. L’exportation pétrolière de la Russie à Cuba n’était qu’un prétexte pour que je puisse partir facilement. L’argent. Une excuse facile. Le mensonge m’envahit de culpabilité au quotidien, mais il ne le saura jamais. Je préfère paraître lâche et profiteur aux yeux de tous, plutôt que les impliquer dans une initiative qui m’est propre. Déjà qu’ils étaient trop pauvres pour se nourrir, je ne pouvais imposer aux miens plus d’abnégation pour ce voyage.

J’ai tant perdu pour le futur bien-être de ma famille. L’amour, la dignité, mon pays… Je trouve des parcelles de réconfort à observer le coucher de soleil, du toit de ma résidence, rhum à la main. Je t’imagine, mon frère, à côté de moi, à regarder l’astre solaire disparaître inexorablement derrière la mer, infiniment plus grande que le Baïkal de notre jeunesse.

Je bois aussi, mon frère, quatre fois plutôt que trois. À ta santé, à notre famille, à notre rencontre. À un monde libre de frontières.


[1] Vin de pain avoisinant les 40 degrés d’alcool, véritable alcool traditionnel russe, contrairement à la croyance populaire.

© Germain Morin, 2019